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Texte de la dictée d’Yvon Coquil

Chez Cathy

Un vaillant lumignon éclairait faiblement l’enseigne Chez Cathy, ennoyée d’une brume filandreuse.

La porte s’ouvrit violemment et un homme en ciré jaune, de ceux que portent les soi-disant loups de mer, parut tel un diablotin jaillissant de sa boite. Les cheveux hirsutes, les yeux exorbités, il semblait revenir des enfers.

Deux habitués ciraient le comptoir. Ils se retournèrent vers le nouveau venu, un Parisien en vacances sans doute. L’homme dit d’une voix chevrotante qu’il venait de croiser un fantôme vers le rocher du Préfet.

L’un des clients, la casquette marine vissée sur une affreuse tête érubescente, le rassura, il ne pouvait pas mieux tomber, non pas que se tenait ici un congrès de spirites mais lui-même avait naguère rencontré des ectoplasmes ce qui lui avait valu un court séjour chez les exorcistes diplômés de Gourmelen.

D’un geste, il désigna son compagnon, qui portait un curieux bonnet Inca, comme le spécialiste Bigouden des apparitions éburnéennes. Il réclama une tournée générale qui m’incluait. J’avais passé ma journée dans les champs de fleurs, mon carton à dessin sous le bras et ce petit verre de rhum, conjugué à mon ineffable fatigue, eut un effet défoliant. 

Mes croquis se répandirent sur le sol. Le rougeaud eut alors une idée. Saisissant le crayonné d’un champ de tulipes couleur fuchsia, il le retourna, le posa sur le bar et invita le Parisien à y dessiner son spectre.

Sceptique, je lui tendis néanmoins ma trousse de pastels durs. Sa main tremblotait si fort qu’il brisa un premier bâtonnet et déchira la feuille. Le rougeaud réclama une autre tournée.

Je piochai dans le tas de mes esquisses récentes les compositions rosâtres de cromlechs leucogranitiques que m’avait commandées le musée des minéraux de Crozon.

Le Parisien se remit au travail. Tirant la langue, il traça d’abord la croix enchâssée du front de mer. Sa main s’affermissant, il représenta l’océan dont on devinait l’ondoiement. Il termina son œuvre par un gribouillis qui laissait deviner une forme en lévitation.

Le rougeaud s’exclama que cela ressemblait à la Vierge immarcescible apparaissant à Bernadette. Les yeux dans le vague, il paraissait mesurer l’impact de l’édification d’un sanctuaire marial sur le commerce local. 

Nous n’étions pas au bout de nos surprises. Le Parisien s’y entendait pour ménager le suspens et éviter les chausse-trapes d’un récit lénifiant. Le fantôme lui avait parlé. C’était une femme du dix-neuvième siècle qui avait vécu ici, à Penmarc’h. Elle réclamait réparation d’une obscure injustice et exigeait qu’on érigeât pour cela un monument.

Le rougeaud et l’Inca étaient tout ouïe. Car l’Inca, lui aussi, voyait déjà la cohorte des pèlerins défiler de Saint-Guénolé au faramineux phare d’Eckmühl et inonder les échoppes de devises en tout genre.

Cette théophanie lévitait à cinq ou six mètres du sol dans une robe blanche que le vent agitait, nous apprit le Parisien. Mais nous en voulions davantage. Y avait-il une aura ? Ou simplement, comme parfois, des nimbes dorés ? Et sa voix, donnait-elle l’impression de venir d’outre-tombe ?

Las, le Parisien asséna son coup de grâce : « Je suis Marie-Jeanne Bodéré a-t-elle crié avant de disparaître. » Le sang quitta le visage du rougeaud qui n’eut pas l’heur de goûter l’intensité du drame.

Lui qui pensait s’amuser aux dépens d’un doryphore touristique voilà qu’il se trouvait transi d’effroi. Il jeta rapidement un billet sur le zinc et attrapa son compère par le coude. J’allai à la fenêtre.

Les deux hommes s’entassèrent dans la voiturette qu’ils avaient garée sur l’un des terre-pleins du port et qui, pleins phares, déchira la nuit pour tenter d’apercevoir le fantôme de Marie-Jeanne Bodéré.

Le Parisien contempla l’argent laissé par le rougeaud et dit : « Il en reste assez pour un dernier verre. Mais qu’est-ce qu’il ne faut pas inventer pour se faire payer un coup ! » Je récupérai mes croquis, saluai la compagnie et zigzaguai jusqu’à l’hôtel du Goéland Masqué où, depuis quelques jours, je louais une chambre en soupente.

Yvon Coquil

Brest 2019

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