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Ouest France livres du 30 avril 2021

Jean-Bernard Pouy, le patron du polar, écrit sur une France qui change

Le patron du polar a repris la plume, avec son compère Marc Villard, pour un roman ancré dans la France des années Macron. Après 130 livres, Jean-Bernard Pouy a toujours des choses à dire. Avec le sourire.

Jean-Bernard Pouy l’annonce : « Mon prochain polar, prévu pour 2022, sera un éloge à Raymond Roussel que peu de gens lisent encore, sauf les intellos forcenés et les Oulipiens car il l’était avant la lettre. »

Dans La mère noire, coécrit avec Marc Villard, vous évoquez les Gilets jaunes : quel regard portez-vous sur ce mouvement contestataire ?

En tant que Parisien, je voyais les Gilets jaunes comme une invasion débarquant à Paris.
Si j’avais été provincial, ç’aurait été différent car les thèmes défendus concernent l’agriculture, les transports… Face à un État qui est de plus en plus aux abonnés absents, il est intéressant de voir des initiatives démarrer du bas et, petit à petit j’espère, s’installer. Le pouvoir central ne semble plus marquer les esprits. Il se rend compte que ce n’est pas avec des solutions qu’il agite comme des vielles marionnettes qu’il va régler des problèmes de plus en plus précis et urgents.

Il y a bien eu le débat citoyen mais je pense qu’on va de moins en moins faire confiance à une parole venue d’en haut, déterminée par des experts ou des politiciens.
On va vers des concertations des individus, sur place, avec des problèmes spécifiques. Les gens font de plus en plus confiance aux initiatives personnelles, locales…
Les Gilets jaunes sont une des premières apparitions de ce mouvement. On voit aussi que des sujets qui paraissaient utopistes seront peut-être des solutions face à ces crises.
Par exemple, le revenu universel pour lequel je militais il y a vingt ans. À l’époque, on me prenait pour un zozo total…

Le personnage du roman sympathise avec ces mécontents.

C’est un peu la réaction des Parisiens. On n’a pas eu de ronds-points bloqués, on a vécu une violence de la parole qui, tout d’un coup, s’est matérialisée autrement. Les Gilets jaunes, c’est une parole citoyenne exacerbée. J’ai vécu 68 et je vois ça de la même manière : brutalement, la France d’en bas occupe la rue. Les flics ont beau s’y opposer de plus en plus durement, c’est une parole qui passe. Est-ce que ça va changer les choses ? Je ne sais pas.

La violence vous a-t-elle choqué lors de mouvement des gilets jeunes ?

Celle des manifestations, non. Celle des policiers, à ce moment particulier oui. Aucun régime, aussi dur soit-il, ne peut réprimer une manifestation. La violence vient de cette impuissance et ne peut que grandir, mais à un moment, l’histoire nous l’a appris, la population fait un bloc tel que la police est obligée, pour une bonne part, de se ranger de son côté. On n’en est pas là mais je crois qu’on est à un changement de société assez radical. La grande culture officielle va morfler et l’underground s’en sortira. Des fenêtres sont ouvertes par des jeunes, du théâtre de rue…
Tout ce qui paraissait le plus marginal avant continue à vivre, certes mal, mais avant, les gens étaient payés pour ça, maintenant, ils ne le sont plus.
On revient au XIXe siècle où la culture était une histoire de volonté.

Que pensez-vous de la France d’Emmanuel Macron ?

C’est le monde libéral sur la pente finale. On voit très bien qu’il peut exister tant que les gens bossent sans rien dire, pour des salaires de misère.

Aujourd’hui, nous sommes confinés, comment le vivez-vous ?

Je suis vieux et j’écris chez moi, donc ça n’a pas changé grand-chose, je n’ai pas les besoins des jeunes. Mais il y a des choses absurdes : on est passé de l’angoisse de ne pas trouver de papier toilette à l’angoisse de ne pas trouver de vaccin.
La population est toujours en demande de quelque chose qu’elle ne peut pas avoir et qui n’est pas forcément vital : le PQ, c’est pratique, mais pas vital, mais le vaccin est vital !

Et les festivals de polar, c’est vital ?

Ça manque ! Le polar vit beaucoup grâce à son implantation en régions et à l’investissement de plein de gens, surtout en Bretagne ! On rencontre les copains, on voyage pas trop idiot, mais ça va reprendre. Je suis optimiste.

Optimiste et fervent défenseur de la littérature populaire…

… De qualité ! Mon lectorat, pas énorme mais fidèle, est un peu comme moi. J’essaie de ne pas le décevoir et de lui proposer, de temps en temps, des fenêtres plus intellectuelles. Je refuse la violence, le catastrophisme, le roman policier et le thriller avec de la viande au plafond. Tout en parlant de problématiques contemporaines, j’ai envie d’amuser. Je ne peux pas m’en empêcher. D’ailleurs, j’ai un livre sur La bataille de Cronenbourg, 1664 pour la date.
Ce sont les confessions de Le Tellier, ministre de la guerre de Louis XIV. Déjà, je parlais de Le Tellier, comme quoi il y a vingt ans, je savais qu’il aurait le Goncourt.

Vous ne l’avez pas eu, vous n’avez pas non plus attrapé la grosse tête…

Je fais du 61 quand même, pour trouver un chapeau, bonjour… Non, mais la grosse tête par rapport à quoi ? Ce n’est pas dans mon caractère.
Je n’ai pas à me plaindre car je vis de ma plume depuis longtemps, pas parce que j’ai eu le Goncourt – je n’en ai pas besoin – mais parce que j’écris beaucoup. Je me suis aussi mêlé à la base, j’ai amené beaucoup de gens à écrire et je crois que je suis gentil, donc personne ou presque ne m’en veut.
Et je ne veux pas avoir le pouvoir, je le critique suffisamment pour éviter ça.

Vous critiquez aussi les écrivains…

Le personnage de l’écrivain me barbe. Ceux qui m’énervent sont ceux qui se prennent la tête en disant qu’ils sont géniaux, incompris, malheureux. Regardez leurs photos, 80 % s’appuient sur leur Mac pour montrer que leur tête est pleine et qu’il faut la soutenir.
Y’en a pas un qui fait le con…

De con à contrainte, il n’y a qu’une question…

J’adore l’écriture à contrainte. C’est un jeu. Comme disait Pérec, « la contrainte est libératoire ». En plus, j’admire Queneau, fondateur de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle).
 Cette vision de la littérature m’aide à écrire. Je ne vais plus changer maintenant.

La mère noire, de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard (série noire, Gallimard, 160 pages, 15 €).

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