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Le Télégramme du 30 mai 2021

Avec la BD « Impact », Deloupy ressuscite « un monde qu’on voudrait effacer »

Au sortir d’une résidence artistique de trois semaines à Ouessant, le dessinateur Serge Deloupy a fait un crochet par Quimper, ce mardi, pour évoquer « Impact », sa nouvelle bande dessinée. Un roman noir, épuré jusqu’à l’os.

« Impact », la nouvelle bande dessinée de Deloupy sortie chez Casterman, est un roman noir qui entremêle les trajectoires de deux personnages cabossés. Le dessinateur l’a dédicacée à la librairie quimpéroise « L’introuvable », au lendemain d’une résidence artistique de trois semaines à Ouessant. (Le Télégramme/Thierry Charpentier)

Pas trop dur, le retour au tumulte de la ville après trois semaines de résidence dans le phare du Créac’h, seul face à l’océan ?

Je me suis immergé dans un lieu que je ne connaissais pas, une réalité tout à fait différente de la mienne (Serge Deloupy est Stéphanois, NDLR). Ce qui m’a plu dans la proposition de résidence que m’a faite le festival du Goéland Masqué, c’est que je travaillais sur ce que je voulais. J’avais un projet d’écriture que j’ai mené à bien mais j’ai surtout dessiné. Ouessant est inspirante. Je voyais une île plus petite, dont j’aurais fait facilement le tour. Au final, je suis bien loin d’en avoir tout vu.

Le phare du Créac’h croqué par Serge Deloupy. C’est là qu’il a mené ses trois semaines de résidence artistique à l’invitation du festival du Goéland Masqué.

Vous êtes parvenu à en appréhender l’ambiance ?

J’ai beaucoup dessiné. J’ai fait une cinquantaine de dessins. J’allais sans but particulier. Ce n’est pas évident d’appréhender un territoire comme celui-là. Ce n’est pas comme une photo faite en dix secondes. Il faut une approche. Il faut s’asseoir, par exemple au nord-est de l’île, devant la lande qui s’étend. Cette partie est très belle. Il y a du violet, du mauve… Ça m’évoque l’Irlande. J’y reviendrai, c’est sûr.

La côte ouessantine, devant le phare du Créac’h. Au loin, sur la gauche, la pointe de Pern.

On vous avait quitté avec « Love Story à l’iranienne », ou encore « Algériennes 1954-1962 ». Avec « Impact », roman noir, vous revenez à vos premières amours ?

« Impact » est né de ma rencontre avec Gilles Rochier. Lui et moi sommes nés dans des villes industrielles, dans un monde qu’on ne montre plus, sauf pour le moquer ou le minimiser. Gilles m’a envoyé un scénario qui s’appelait « Jean », et un autre, « Dany ». Il m’a dit : “tu les lis et tu les mélanges !”

Jean le vieil ouvrier, Dany le gamin de banlieue désabusé… Ces deux personnages cassés semblent sortir d’une série noire bien française…

Quand Gilles et moi travaillions sur cette histoire, on était en plein mouvement des gilets jaunes.
On se disait que Jean aurait pu en être, Dany aussi, mais pas du tout pour les mêmes raisons. Dany,
ça aurait été pour foutre le bordel. Jean a toujours l’espoir que le monde change, même s’il prend
de la distance avec la lutte et le syndicalisme sur la fin de sa vie. Jean est attachant. Je ne sais pas
comment lui et ses collègues ouvriers peuvent continuer à être comme ça, parce que le libéralisme
les a bien massacrés.

Le récit ne contient pas un dialogue superfétatoire, comme si vous aviez recherché une forme d’épure…

Si le dessin suffit, il faut enlever de la bulle ! On a épuré, enlevé les échardes… Ça donne une BD
plus rapide à lire, mais je trouve que ça lui donne une épure très intéressante. Du point de vue du
dessin, ça m’intéressait d’aller vers cette forme de ligne claire moderne. J’ai envie d’une grande
lisibilité dans ce que je fais. Je ne veux pas d’un lecteur qui repose mon livre en se disant “je n’y
comprends rien”.

Dans quelle case mettre cet album ? Roman noir ?

Ce n’est pas un polar. C’est un roman noir social. Ça raconte deux parcours avant tout.

Et il y a un autre personnage, féminin…

Si on se penche un instant sur elle, on comprend que le milieu dans lequel elle a vécu n’est pas celui où elle se retrouve. Elle, comme tous les jeunes gens de sa génération, a énormément de respect pour le milieu d’où elle vient mais a envie d’en sortir. J’en connais plein, des comme ça ! Saint-Étienne fait partie de ces villes qui ont ramassé la crise de plein fouet et qui s’en relèvent à peine. Aujourd’hui, la ville se gentrifie tranquillement, en effaçant les traces de son passé ouvrier.
À Brest, j’ai visité le plateau des Capucins, où le passé des ouvriers de l’arsenal est mis en valeur. À Saint-Étienne, on démolit les vieilles usines, les vieilles cheminées, pour passer à autre chose.

À l’issue de cette escapade bretonne, vous regagnez Saint-Étienne pour travailler sur un nouveau projet ?

Oui, un nouvel album sur l’Algérie, sur les appelés d’Algérie. Il s’appellera « Appelés ». Ce sont ceux à qui on a dit : “partez tranquille, c’est du maintien de l’ordre”. Depuis mon album « Algériennes », j’ai fait énormément de rencontres. Tous ceux qui venaient me parler avaient la même histoire : ils ne parlaient pas de ça. Parfois, ça a même sauté une génération : je me sers d’un petit-fils pour montrer ceux qui sont partis en 1952, en 54, en 58 et qui ont débarqué dans une réalité très dure. Ils sont ensuite rentrés en France, sans cellule psychologique et on leur a dit : “c’est fini la guerre. On n’a pas envie de t’écouter”. C’est un album difficile. J’essaie de le rendre digeste pour le lecteur. Il sortira entre janvier et mars 2022, pour les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie.

Le bourg de Lampaul, à Ouessant. Deloupy a réalisé 50 croquis de l’île.Y reviendra-t-il à l’occasion d’une exposition de son travail ?

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