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Le Prix Mor Vran 2016

le Prix Mor Vran 2016 a été attribué avec une belle majorité de points, dimanche 24 avril, à « Un certain Cervantès« , de Christian Lax, chez Futuropolis.

un-certain-cervantesCervantès, Mike de son prénom, est un jeune homme plutôt paisible. Pour éviter de menus ennuis avec la police, il s’engage dans l’armée, et part comme GI en Afghanistan.

Prisonnier des talibans, évadé, repris, maltraité, il est amputé d’un bras. Exactement comme cet autre Cervantès – Miguel de son prénom de baptême, auteur du célèbre roman publié en 1605, qui perdit l’usage de sa main gauche au cours de la fameuse bataille de Lépante le 7 octobre 1571. Révolté contre la société ultralibérale qui broie les vies des moins riches, Mike part en lutte pour plus de justice, endossant alors au volant de sa Ford Mustang le costume d’un Don Quichotte des temps modernes !

De retour en Arizona, Mike, comme beaucoup de ces « revenants » de la guerre, est déboussolé. Il devient irritable, entre violence et dépression. Révolté contre une société sans égard pour les faibles, fou de rage, il détruit une  succursale de banque et se voit incarcéré. C’est au pénitencier où il purge sa peine qu’il découvre le roman chevaleresque et satirique de Miguel de Cervantès. C’est une révélation : Mike sera Don Quichotte à son tour, en butte à toutes les inquisitions contemporaines, économiques, politiques, intellectuelles ou religieuses, et en lutte contre toutes les formes d’injustice…

Mike Cervantès n’écrira pas une version nouvelle de l’épopée du « chevalier à la triste figure » mais à bord de sa Rossinante rutilante, modèle 1971, il la vivra pleinement…

Pour ceux qui pouvaient encore en douter, cette œuvre confirme à la fois l’immense talent de Christian Lax et la capacité de la bande dessinée à se hisser aux tous premiers rangs des productions culturelles contemporaines. Alain Goutal co-président du jury Mor Vran avec François Bourgeon, élève même «  Un certain Cervantès  » au rang de «  chef d’œuvre  …œuvre parfaite dans les textes et le graphisme  » (Le Télégramme 25 avril 2016).

En effet, l’ouvrage est d’abord à remettre dans une longue tradition culturelle qui depuis des siècles explore les différentes variantes du mythe de Don Quichotte. De Gustave Doré à Picasso, de Thomas Mann à Terry Gilliam, Don Quichotte et Cervantès n’ont cessé de questionner les motivations de nos actes. C’est sans doute pour cela qu’Orson Welles ne put jamais l’adapter au cinéma alors que Michel Foucault dans son extraordinaire «  Histoire de la folie à l’âge classique  » avait réussi à parler d’un homme de bonté «  derrière un délire de grandeur».

Par ailleurs Christian Lax, avec beaucoup de subtilité, inscrit son épopée au cœur des enjeux de notre monde contemporain qui, comme au XVIème siècle, connaît une profonde mutation.

Si le temps de Cervantès fut celui d’une difficile transition entre l’utopie chevaleresque du Moyen Age (celle magnifiée de la Reconquista) et le réalisme financier du capitalisme marchand (celui de l’exploitation du Nouveau Monde), notre époque connaît à son tour une même césure avec l’impact croissant du néolibéralisme bancaire sur notre quotidien et la surveillance informatique qui l’accompagne. La montée de l’intolérance religieuse conduit, à quelques siècles de distance, à mettre à l’écart les populations migrantes qui viennent du Sud et à l’index les œuvres romanesques qui menaceraient les fondements de nos sociétés (exit Nabokov, Bukowski, Jim Morrison, Tony Hillerman, en passant par les écrivains de la beat generation).

Cette œuvre est également une belle variation sur les mythes culturels américains. Ainsi, Monument Valley, en plein territoire navajo, célébré par le cinéma de John Ford, devient-elle un paysage de moulins à vent pour un Mike Cervantès «  chevauchant  » sa Ford Mustang.

Enfin, au bout du «  road trip  » là-bas, loin dans l’Est, à New York, les mythes de King Kong et du Chelsea Hôtel se rejoignent pour nous embarquer vers des territoires où le rêve et l’utopie continuent au delà de la dernière page…

Roger Hélias


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Le jury du Prix Mor Vran 2016, coprésidé par François Bourgeon et Alain Goutal